La production des élites du royaume se réalise dans « l’informel ».

14 12 2009

« Historiquement, la démocratie a été d’abord une lutte pour l’ouverture du système politique, donc la liberté, ensuite pour l’égalité et la justice sociale. Maintenant, elle est devenue un objectif principal de développement économique. Mais la démocratie ne peut s’établir de façon efficace qu’à la condition de lutter contre les corporatismes familiaux, les coalitions tribales à vocation d’intérêts et le clientélisme des oligarchies technocratiques ». C’est ainsi que conclut Ali Benhaddou son dernier ouvrage « Les élites du royaume, enquête sur l’organisation du pouvoir au Maroc. Chercheur universitaire, spécialiste en sociologie des élites, il est auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet. Cet ouvrage constitue l’essentiel d’une enquête académique qu’a mené l’auteur à travers de « longs entretiens avec les acteurs de la vie économique, politique et sociale », tout en puisant du profond fond documentaire de l’auteur sur le sujet.

Pour Benhaddou, les élites marocaines ne font que reproduire les mêmes schémas du passé dans l’organisation du pouvoir, notamment à travers trois groupes : « les chorfas, les oulémas et les commerçants ». Il renchérit sur ce thème en les termes de A. Laroui : ces élites « tenaient à servir le sultan, qui avait besoin d’eux, soit pour le prestige, soit pour garantir leur fortune acquise contre spoliations toujours possibles ». Ces groupes se basent également dans leur conquête du pouvoir sur des liens de mariages entre eux, où « l’homme et la femme sont unis pour le meilleur, non pour le pire ». Ces même mariages redeviennent un « investissement à long terme ». En outre, dans ces familles, la coutume est de consacrer un des leurs au service de l’Etat, « non pas par plaisir, mais par obligation » avoue un des questionnés à l’auteur.

Dans le monde économique, « le capitalisme familial possède des réseaux d’infiltration privilégiés, … la structure actuelle des associations professionnelles témoigne de cet esprit de clan et d’intérêt ». Ainsi, les « confréries familiales » pensent-elle que l’Etat doit être « le reflet fidèle de leurs aspirations ». Dans ce contexte, on comprend bien que le grand enthousiasme avec lequel la fédération des entrepreneurs marocains ont accueilli l’expérience de l’alternance de 98, puis le combat acharné que l’on a mené sur cette équipe dirigeante au moment du non respect de la « coutume démocratique ». Youssoufi le rappelle bien dans son discours de Bruxelles : « L’implantation d’une «Troisième Force» au Maroc a eu comme conséquence de rendre plus difficile «la transition démocratique» bien que le mouvement national s’y était engagé depuis la présentation du Manifeste de l’Indépendance le 11 Janvier 1944 avec l’accord et la bénédiction de Mohammed V ». Benhaddou est alors affirmatif sur ce point : «  En tout cas, si la « menace du collectivisme prolétarien » est écartée, celle des technocrates et des confréries familiales est encore plus dangereuse. Elle risque, si ce n’est déjà fait, de porter atteinte à l’énergie du social et au dynamisme du politique ».

Sur le plan politique, l’auteur considère que « l’affaiblissement ou la marginalisation des partis d’opinion » passe inéluctablement par la montée en puissance des technocrates, sans opinion politique, sans projet pour la société, sans ambition pour le pays ». Ces technocrates ne peuvent être à la fois « au service d’une élite de classe et de la communauté nationale toute entière ». Même dans le social, l’auteur fait remarquer que « les association de protection de l’enfance, cinq au total, sont inféodées au patronat du textile. Pour ne prendre que cet exemple ».

Pour l’auteur, « la démocratie est symbole de liberté, … Il faut également des élites capables de travailler pour un avenir plus lointain. Les élites sont indispensables au pays …Mais quand une société se trouve avec des élites qui ne sont pas en phase avec la réalité ou qu’elles sont rongées par l’autoritarisme, le clientélisme et la corruption, il faut penser à la renouveler ».

Ce n’est pas un acteur politique qui le dit cette fois. Benhaddou, en académique respecté et maîtrisant le sujet, semble dire que la production des élites marocaines est loin d’être en phase avec les conditions modernes de leur formation. La production des élites s’opère globalement dans l’informel !


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9 réponses

14 12 2009
Dr. H

Intéressant comme sujet… Merci pour la ref.

14 12 2009
lixy

C’est une honte que les Marocains parlent toujours de chorfas a deux semaines de 2010. Nous sommes une societe largement féodale, ou le clergé a encore un pouvoir immense.

15 12 2009
Mounir

@ Dr. H : à ton service doc. :)
@ lixy : C’est bcp plus compliqué qu’une simple dimension féodale ou religieuse. La machine de production normale des élites n’arrivent pas à immerger, alors que l’ancienne est en marche sous une nouvelle appellation. Le pire est que l’on admette collectivement cette constatation!

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[...] comptabilise. C’est pour cela que le sevrage est nécessaire, le matricide symbolique. « l’élite politique se renouvelle théoriquement par l’élection. L’élection politique a une procédure et un but [...]

13 01 2010
Agonie politique « Des maux à dire

[...] AVISER les chefs de partis à la dernière minute, renforcer la technocratie, ôter au premier ministre son pouvoir, constitutionnel par ailleurs, de proposition ( seulement ), … ne fait que engloutir l’image, déjà ternie, de la politique dans ce pays, et prouve encore une fois que l’élite se forme dans l’informel. [...]

4 05 2010
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20 01 2011
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2 03 2011
Manifeste pour une réforme politique démocratique « Des maux à dire

[...] et la possibilité de leur renouvellement ainsi que le renouvellement de l’élite les portant. Cette élite continue d’être formée dans des positions de clientélisme loin de l’école publique ou des organisations vives de la société, et ce par l’intervention [...]

27 11 2011
Au Maroc, le dilemme de la droite ou la droite ou le désintérêt « activistique ». « Des maux à dire

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